Nuits blanches, Douchy noir ?

        Ils sont là, tard assis en demi-cercle. Marie-José, Christiane, Fernande,
Bernard, Jean Pierre, Michèle, Danièle, Renée, Christophe, ainsi que Patricia,
Sandrine et David, l'équipe d'accueil et d'encadrement de la Médiathèque. 
Douze. Douze qui ne se connaissent pas vraiment et que je ne connais pas du tout.
Douze comme les apôtres. A moi d'entrer en Cène...Mais qui suis-je ?
Un barbichu faiseur de miracles ? Alors gare aux Lazare, car c'est ma première foi.    
Un multiplicateur de pains et de poissons ? Mais il y a des chips et des cacahuètes
à profusion. Un changeur d'eau en vin ? Mais on aura tout à l'heure son verre 
plein de bonne bière de garde du coin. Dites 33 ? Mais j'en ai déjà 55, docteur !
 	   	
	Allez, on saque d'din. Quatre heures pour écrire sa (vie)lle.
C'est trop peu. Trop peu. Et pourtant le regard est juste. Introspectif. Leur Madeleine 
à eux, n'a peut-être pas lavé les pieds du Christ, ni lu Proust; mais on y mord 
à belles dents, tous ensemble.

  	Chacun est d'abord confronté à ses propes images avant d'aller choisir celles qui 
lui sembleront les plus signifiantes chez un proche voisin. On se met d'accord sur la 
forme brève. En toute spontanéité naissent des bribes de journaux intimes, des 
fragments chuchotés d'un discours amoureux, des poèmes, en vers libres ou pas.
Oh, pas de grandes odes déliquescentes, hein. Rien que du vécu, de l'humain, du 
quotidien sensible. Une phrase : une pelletée de terre du jardin. Un mot : le bouchon
qui flotte sur l'eau verte d'un étang. La rime est une béquille ou un prétexte,
qu'importe, pour certains qui ont besoin de cette contrainte scolaire rassurante. 
Chez nous, au Nord, que voulez-vous, on aime bien que ça chante. Le sourire 
est patoisant. Le souvenir est au bord des lèvres.
	 Ca ressemble même rapidement à un jeu de rôles. Je tourne. J'entre pour quelques 
instants dans la confidence. On se reserre autour de l'écriture. On se rapproche. 
on se tient chaud.
	 
	 C'est un peu freudien aussi. Vite, on bascule dans une anarchique psychotérapie
de groupe. C'en est troublant et éloquent à la fois. L'un s'évade par les voyettes,			  
s'alignant sur la perspectice géométrique parfaite de ses clichés. Au bout, en coeur 
de cible, la lumière vespérale et bucolique d'un vert paradis. Echappatoire vers 
un ailleurs possible, contre la rationalisation de l'espace et tous les cadastres,
traduite par l'embellie d'un haïku qui tarde à venir mais que l'objectif contient déjà
tout entier. Un autre adre et recadre les fenêtres de son bloc avec la	volonté 
obsessionnelle d'en sortir, de s'en sortir. C'est comme un cri qu'il jette sur le
papier. Mais à la face du monde. En sera-t'elle changée ? Ils sonts, est-ce un hasard,
les plus jeunes d'entre nous. 
 
     Pour ceux qui on fait, depuis longtemps, leurs urbanités, le texte
en gestation va à la rencontre de déjà lointaines épousailles, des bouffées d'enfance
émanant d'un vieux cinéma de quartier, d'un moulin à eau qui ne moud plus que son 
chagrin où d'un chemin qui n'a peut-être jamais senti la noisette, mais où il faisait
bon se frotter à la peau des garçons pour échapper un moment à la tutelle parentale ! Dame,
c'était le Douchy-les-mines d'alors. La vie deure, et partout. Mais la vie belle, 
toujours. Un fondu au noir nous montre une cicatricez béante entre deux immeubles 
comme une plaie au coeur que l'écrit ne pourra circonscrire, puis les carreaux brisés 
d'une ancienne fabrique, plus prosaïquement recensée "friche indiustrielle".
Et ce n'est pas le moins émouvant pour un flic au coeur tendre, coincé entre hier 
et demain, entre béton et béton. Ah, la nostalgie, camarade...
     J'aurai bien voulu vous accompagner encore un petit bout, moi, dont j'ai
bien peur que le texte soit beaucoup plus long qu'aucun des vôtres, vous qui 
savez maintenant qu'un livre se nourrit de lenteurs. Et de patience, aussi !  
	 
     Quatre heures. Quatre heures seulement ! Mais cette ville, vous l'avez mûrie
en vous. Vous l'avez tour à tour engrossée puis enfantée. Vous la portiez depuis 
tant de temps. De silences attentifs en gestes féconds.
     La paupière du diaphragme s'est refermée... Elle a percuté la rétine en même
temps que votre mémoire. En noir et blanc.
     Douchynois, vous avez bien du talent. 
	 
	 
Jean-Pierre NICOL
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